samedi 28 mars 2015

Mémoire dans le Réseau (Irina 1.2)



Le pas était sauté. Elle se sentait bizarre. Le pas était sauté. Elle ne savait pas pourquoi. Il n’y avait peut-être pas vraiment de raison. Le pas était sauté. A vrai dire, tout s’était emboîté petit à petit et agencé pour. Ce plan a fait ses preuves et apparaît aujourd'hui comme une stratégie fiable pour pirater, torpiller, laminer son couple. Ce qui fait la réussite de cette statégie mêlant à la fois mon expérience personnelle et celle de nombreuses personnes se trouvant dans cette situation de désespoir amoureux, c’est la nausée du classique et du routinier, c’est l’envie de force, d’excitation, l’envie de folie au creux des jours ordinaires.

Elle parlait tout haut pour faire le point. Elle voyait les images se succéder aux images sur l'écran de la télé/ le son revint et quelques mots soudain tournoyèrent dans le salon - même si la situation vous paraît désespéré, vous pouvez sauver votre couple ! 
Vous vous êtes séparé(e) de votre partenaire ?
Vous pressentez une séparation imminente ? 
Peut-être même vivez-vous actuellement un chagrin d'amour ? 

(...)

  



jeudi 19 février 2015

Hors séquences


Fin de matinée dans le wagon morne, les écrans publicitaires éparpillés un peu partout, écrans muets pour ne pas entrer en conflit avec la musique relaxante parsemée de bip variant d'une hauteur à l'autre en mode aléatoire, pour qu'on reste éveillé je suppose, assis dans le métro et concentré sur la situation, bagel au canard laqué entre les mains, l'accessoire parfait de monsieur-tout-le-monde. « Tu dois être toi ! », c'est ce qu'elle m'a dit avant de prendre congé. Je l'ai regardée filer doucement vers la sortie. Elle ne s'est pas retournée. J'aurais aimé. Nous aurions pu vivre heureux à l'écart de tout ça, dans quelques lieux isolés dépourvus du battement synchronisé des caméras, loin de la kermesse-party. J'aurais aimé ça, partir, avec elle.

C'est mal parti, mes mains tremblent. En face, debout, en combinaison de travail, le logo tatoué sur l'avant-bras, un agent de sécurité, ou peut-être un candidat dans le rôle d'un agent infiltré. Il a le regard fuyant, un peu comme elle, lui, eux, lui, et elle, et lui aussi, un peu comme moi.

Station Lee Kuan Yew, le carrefour du monde civilisé, le dernier modèle survivant du progrès humain, le territoire des Consortiums. Heure d'affluence. Ce pourrait être ici. Des agents de sécurité traînent devant les sorties, gros bras et belles gueules qu'ont l'air d'objets sexuels, repérés dans la rue par des dénicheurs de talent, proclamés candidats sous les applaudissements et aussitôt éliminés puis repêchés et enterrés ici, la bienveillance du Consortium, sa générosité, le marché n'est-il pas ouvert à toutes celles et ceux qui le veulent bien ?

Des individus regardant ailleurs, d'autres courant dans tous les sens, tous connectés au réseau. Je suis des yeux le tracé des LED jaune, hypnotique, en accord avec la musique relaxante, quand surgissent les images mentales légèrement floutées de l'inconnue.

« Vos compétences nous intéressent. Vous êtes le candidat idéal. », elle avait commencé par me vouvoyer. Je la regardais s'époumoner, cracher ses slogans fleurant bon le susucre bon marché. Toute cette dynamique. À quoi s'est-elle shootée ce matin-là ? J'ai acquiescé, mes dents blanches ultra trafiquées mises en avant. J'avais la chair de poule, les yeux humides. Elle m'a cru.

Mon pad vibre 3 fois dans la poche de mon pantalon. C'est le signal. Termine mon bagel au canard laqué, concentré sur la situation. Je sors, station Nelson Mandela. Le brouhaha, lumières et machines éteintes. Le réseau a été coupé... momentanément, peut-on le lire sur les Samsung. C'est un peu la panique ici.

« Tu dois être toi », sa voix en écho résonne.

Ça c'est sûr, j'aurais aimé, partir, partir avec elle, avec Katrina.


jeudi 22 janvier 2015

Hors séquences

Successions d'images se confondant pour ne former qu'un. Logo. Logo teinté métallique s'agglutinant au cerveau de l'utilisateur. Design minimal, asymétrique, l'équilibre tenace. Les nappes de synthé qui l'escortent, l'arpeggiator formule basse soutenant le mouvement de la synthèse s'en allant en guerre contre les non-convertis, les non-assimilés, ceux qui dénoncent le Monde-Jeu, "une bande de cinglés qui croit encore que l'ancien temps c'était bien" comme j'ai pu le lire, les cris de colère, d'indignation, les bouffées de narcissisme, collées à l'envie sur les murs du réseau, doléances anonymes, emoticon tirant la tronche en fin de phrase. Épique, tel un shoot d'adrénaline matinal, et le ventre qui gargouille, le tonitruement ordinaire précédant ce qui suit, l'ouverture d'une fenêtre surgissant ni d'Adam ni d'Eve, une jeune fille groovant sur un beat compressé dans les rues de la ville création surpeuplée de LED et de néons, au même timing qu'elle, elle, ses cheveux rouges bouclés, quelques reflets mauves, le regard à la fois olympique et naïf, parfois amoureux, comme si elle était la reine de Saba avec le visage de Gina Lollobrigida amélioré, c'est-à-dire l'épicanthus et les lèvres parfaitement dessinés, l'ensemble étant minimal, drapé d'une peau dorée, naturelle, comme le souvenir agréable d'un périple dans quelques îles vierges, noix de coco, papaye, sable chaud, maison sur pilotis, vu à l'écran, le sponsor de l'émission phare, le couple vedette, Irina & Pavel, les parrains de la petite, elle, nous fixant de son sourire coquin, je bande, pas tellement pour ses beaux yeux, peut-être mécanique, juste ça, comme l'apparition de la voix modulée basse fréquence du speaker anonyme qui nous la présente : « elle s'appelle Lala », oui, Lala, la grande gagnante du jeu dans le réseau. Je ferme. Contiens ma rage. Surtout pas d'insultes à haute voix au risque d'être dénoncé par les charmants voisins. Ouvre une page, des pages, exécute quelques va-et-vient, mais rien qui me tente, trop propres, situations surfaites, presque gênantes, quand surgissent les images mentales légèrement floutées de l'inconnue avec qui j'ai rendez-vous au Starbucks, Place Margaret Thatcher. Je souris. Les premiers rayons de soleil illuminent la pièce de vie. Ça ne peut être que le début d'une belle journée.

vendredi 24 octobre 2014

Mémoire dans le réseau


« Le lupanar tout en haut de la tour. Vue imprenable |by night]. Territoire sans limites de béton, de verre, de métal, de néons, de leds, de caméras, d'individus, seuls, guidés par des voix customisées, au masculin, au féminin, transgenres, asexuées, animaliers, de préférence exotique, ou des artefacts, des reproductions d'animaux anciens en aluminium, par exemple, mais aussi humaines, comme pour nous rappeler l'histoire, pour nous dire d'où nous venons, l'humanité d'avant la grande révolution nanotechnologique, l'humanité d'avant la fin de l'histoire comme le prédisait l'un des grands penseurs de l'époque du nom de Francis Fukuyama, l'un de ceux sans qui l'Ensemble-Total Monde ne serait pas. »


jeudi 23 octobre 2014

Longtemps avant la grande déflagration


Séquence dans le réseau [Vue par plus de 6.000.000 d'individus] <<

Samsung Art Galery – espace sous surveillance.
[Où que vous soyez dans le monde, chez Samsung Art Galery vous êtes en sécurité]

Un
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                                                              correctement
                                                                                                    ajusté©     




J'ordonne, mentalement, arrachant des yeux le slogan masqué  : « Activez les caméras 1 et 2 ! Lancez les caméras-indics 5 et 9 ! »

A quelques minutes du direct.

Ne pas se planter. Voilà. Répète-moi ça. Faut pas que tu te plantes / Faut pas que tu te plantes / Faut pas que tu te plantes / Faut pas que tu te plantes / / Faut pas que tu te plantes / / Faut pas que tu te plantes / / Faut pas que tu te plantes / / Faut pas que tu te plantes / / Faut pas que tu te plantes /

L'écran sale. Traces de doigts. D'huile. Code d'entrée à 4 chiffres. Mes identifiants. Mon portrait fun pixélisé dans les jardins de la Villa des sponsors, posant à côté de la statut de Milton Friedman.

Il va se passer quelque chose d'important aujourd'hui.

Relecture en speed. Les consignes. Dissiper le doute [face au slogan correctement ajusté sur le mur blanc / cam centrale [on] / vérifier qu'ils seront bien dans l'espace indiqué / les candidats / éclairage / famille mononucléaire / néons / les yeux / bien insister sur les yeux / vérifier le respect des consignes vestimentaires / Tommy Hilfiger n'admettra aucun écart / la marque présentera sa nouvelles collection / chic urbain & casual / édition limitée / vérifier qu'elle portera le collier plastron...]

Elle.
[Nous l'avons spécialement conçu pour vous]

Battements cardiaques. De la sentir. Sa beauté. Sa présence. Sa démarche un peu maladroite. Son cou parfumé au thé vert. Elle pourrait être ma femme dans une autre vie. Cette autre vie. Bien sûr que c'est possible. Je me selfise la gueule de contentement. L'histoire a besoin de mon portrait dans la banque de donnée universelle. Le futur à portée de main. Voilà ce qu'il faut se dire. Le futur à portée de main. Je prie de toutes mes forces tous les dieux de la Terre et de l'au-delà terrestre. Mon cœur bat encore plus vite. Entre flip et extase. Comme à 20 ans. Je suis le conquérant s'apprêtant à cueillir la ville fortifiée. Faut pas que tu te plantes. Voilà. Répète-moi ça encore et encore s'il te plaît. Faut pas que tu te plantes. Il va se passer quelque chose d'important aujourd'hui. Une transformation. Regarde-moi bien. Regarde-moi bien dans les yeux. Mes yeux affamés. Je vais sauter le pas. Tu entends ça. Je vais sauter le pas. Vivre une expérience unique. La vraie. Pas comme celle qu'on vous vend dans le réseau. Non. Non. La vraie celle-là. L'expérience d'une vie. De toute une vie. Unique je vous ai dit.

L'écran indique 57 d'une heure de grande affluence. A trois minutes du grand show, à deux pas de la vie nouvelle. Grand sourire que je refrène violemment. Inutile de le faire savoir. Pas pour le moment.
Les dernières secondes défilent. En rang et à rebours. Lumineuses. Bientôt vous serez au courant. Chez vous.

Écran off.


mardi 11 mars 2014

Séquence dans le réseau (4.0)




Je compte. En mouvement. Dans l’espace quadrillé. Sous surveillance. Je lève la tête. Ciel délavé, tours de verres, insectes bioniques collés aux lampadaires. Je ne sais pas où je vais. Tour d’horizon. Je compte. L’ensemble Total-Monde. Le concept. La touche révolutionnaire. Authentique.

Les stries profondes. Les artères ultra-sombres. Longs couloirs désaffectés. Dans tous les sens. Arrachés. Des grattements. Fils électriques. Des bruits. Des échos, échos. Suintent. Glissent. Un goût de métal dans la bouche. Craquent. Les rails rouillés filent droit devant. Du sang. La poussière. La suie.

Injonction. Prendre les escalators. J’obéis. Qui parle ?

Sur le mur, tu sens des fissures humides s'ouvrir sous tes doigts, les méandres creusés d'une histoire qui se dérobe en permanence. Qui s'efface. Se reprend. Se répercute. Se reconfigure. Je marche.

Ici. Dans ma tête. Je compte. Personne côté face. Bip. 30 secondes pile. Tapis roulant. Le tunnel aérien menant de l’autre côté. Coup d’œil sur la ville logo, intense luminosité ondulatoire. Spot, chiffres. Tout est compté, minuté, à la virgule près, redescendre, comme je suis monté, sans savoir où aller.

Rien n'est fixe. J'avance. Tout bouge dans les tréfonds. Les sédiments troubles au fond de l'eau. La vase. La vase où tu t'enfonces sans rien faire. Sans rien pouvoir faire. Alors je marche. J'erre à la sous face de la Terre, dans l'air vicié des souterrains, là où il n'existe plus de limites entre le jour et la nuit, là où les autres sont des ombres dans le noir, des frottements, des craquements, là où l'herbe ne pousse plus que sur l'acier rouillé. Les ruines perpétuellement reconfigurées. 

Injonction, tourner là, puis là, stop : Ici vous pouvez souffler.

Des panneaux avec des mots sans significations indiquent des directions fantômes. Univers parallèles. Grince. Les reliefs se modifient sans cesse dans l'ombre profonde qui baigne les leds rouge. Vert. Issue de secours. Le tunnel palpite infra-basse, espace sans surveillance. Zone de non-droit sous terre. Au moins pour l'instant.   

 Bouffé d’adrénaline, je compte, minuterie dans ma tête. 72 / 73 / 74 / Bip. Tintinnabulement. Une voix. Non identifiée.

Vous êtes dans un espace neutre.
Rien ne peut vous arriver.

Une voix qui tente de s’extraire, un appel lointain, une voix qui me dit :
 
Tu es assis. Confortablement. Ceintures attachées.
Un autre en face de toi. Griot-sniper dans le labyrinthe mégalocity. L’œil index pointée sur ce message d’avertissement :

Ici : la fiction sous le sceau d’un faux code-barres.
 : l’autre en mouvement collé dans la ville la nuit tombée.
Maintenant : la réalité, le sosie d’un autre qui a fait son temps.

Sommes-nous dans un jeu ?